#Société: Quand le Palais devient prison : le Président seul face aux miroirs de ses courtisans.
Il existe aussi une violence silencieuse, invisible aux yeux du peuple, qui ne fait pas de bruit comme les coups de feu et ne laisse pas de sang sur le sol mais qui tue tout autant : C'est la violence du mensonge organisé autour du pouvoir. C'est le venin lent distillé chaque jour dans l'oreille du chef par ceux qui ont fait de leur proximité avec lui une arme, un commerce, un empire personnel.
Au Tchad comme dans beaucoup d'États africains héritiers de structures politiques fragiles, le Président de la République est souvent le personnage le plus puissant et, paradoxalement, le plus mal informé du pays. Non par manque d'intelligence, non par désintérêt mais parce que ceux qui l'entourent ont compris, depuis longtemps, que l'information est le premier pouvoir. Celui qui contrôle ce que le chef entend, contrôle ce que le chef pense. Et celui qui contrôle ce que le chef pense, contrôle ce que le chef décide. Le courtisan n'a donc pas besoin d'un titre officiel ni d'une fonction visible pour gouverner dans l'ombre. Il lui suffit d'un accès privilégié, d'une oreille attentive, et d'un talent consommé pour l'art du récit orienté.
Ce phénomène, que la science politique nomme: capture du pouvoir par les intermédiaires, est l'un des maux les plus dévastateurs des systèmes présidentiels à faible contre-pouvoir institutionnel. Il ne s'agit pas d'une simple question de mauvais conseillers. Il s'agit d'un système entier, rodé, structuré, dans lequel des individus ont intérêt à ce que le Président reste coupé de la réalité. Car un chef bien informé est un chef qui tranche, qui réforme, qui sanctionne et qui, ce faisant, menace les privilèges de ceux qui prospèrent dans le désordre et l'opacité. Un chef mal informé, au contraire, est un chef qu'on peut manipuler, un chef qu'on peut utiliser contre ses propres ennemis. Un chef dont la signature devient une arme personnelle entre les mains de ses proches.
Les fiches mensongères que ces courtisans font remonter ne sont pas de simples erreurs d'appréciation. Ce sont des actes délibérés, calculés, destinés à éliminer des concurrents, à bloquer des voix gênantes, à protéger des réseaux d'intérêts que la vérité mettrait en danger. Un fonctionnaire intègre qui dérange, un officier qui refuse de se soumettre, une femme engagée qui parle trop clairement, un citoyen qui ose nommer les choses, un journaliste qui ose dénoncer deviennent des cibles pas par des balles nécessairement mais par des rapports, par des dossiers montés de toutes pièces ou par des chuchotements dans les couloirs du palais. Et le Président, exposé à ces récits sans disposer des outils pour les vérifier, finit par croire à une réalité qui n'est que le reflet déformé de l'intérêt de ses entourages.
Le résultat est tragique pour toute une nation. Les décisions prises sur la base de cette réalité fictive se traduisent sur le terrain par des nominations ineptes, des sanctions injustes, des politiques publiques déconnectées des besoins réels, et une méfiance croissante entre l'État et les citoyens. Le peuple, lui, vit dans la vraie réalité, celle des marchés qui flambent, des routes dangereuses, des hôpitaux sans médicaments, des jeunes sans avenir.... Et lorsqu'il constate que les décisions venues d'en haut ne correspondent à rien de ce qu'il vit, il décroche, il se résigne ou il se radicalise.
La barrière entre le Président et son peuple n'est donc pas géographique, ele n'est pas culturelle non plus, elle est humaine et intentionnelle. Elle est faite de corps qui s'interposent, de filtres qui tordent, de langages qui édulcorent. Elle est faite de tous ces "Oui, Excellence" qui remplacent les vérités nécessaires. Elle est faite du silence de ceux qui savent, mais qui ont appris que parler vrai coûte cher et que le mensonge est mieux récompensé. Dans cet environnement, la flatterie devient une compétence professionnelle, la servilité devient une stratégie d'ascension et l'honnêteté devient une faute.
Ce que le Président Mahamat Idriss Déby doit comprendre et accepter d'entendre, c'est que gouverner dans cet environnement sans le briser activement, c'est gouverner contre son propre peuple, même sans le vouloir. La bonne intention ne suffit pas quand les canaux d'information sont corrompus à la source. Il faut une volonté politique explicite, courageuse et visible de rompre avec cette stratégie. Cela commence par des actes concrets : aller soi-même à la rencontre des citoyens ordinaires, sans protocole ni mise en scène, dans les marchés, les villages, les hôpitaux, les écoles. Écouter sans filtre ce que disent les femmes qui portent l'eau sur plusieurs kilomètres, les enseignants sans craie, les malades sans soins, les jeunes sans emploi. Non pour en faire des images de communication, mais pour en faire la matière première des décisions.
Cela exige aussi de sanctionner publiquement et sans exception les abus commis par ceux qui portent l'uniforme de l'État. Chaque gendarme qui rançonne, chaque policier qui brutalise, chaque soldat qui terrorise une communauté sans être inquiété envoie un message clair au peuple : l'État n'est pas là pour te protéger, il est là pour te dominer. Cette impunité ronge le lien de confiance plus sûrement que n'importe quelle propagande ne saurait le reconstruire. La justice sélective sévère avec les petits, aveugle avec les puissants n'est pas de la justice c'est de la domination habillée en droit.
Il faut également que le Président comprenne que les voix qui le dérangent sont souvent les plus précieuses. Le juriste qui pointe une illégalité, le journaliste qui interroge une décision, le militant qui nomme une injustice, l'intellectuel qui propose une alternative , ces voix ne sont pas des ennemis du régime ce sont plutôt les anticorps d'une société qui veut survivre. Les écouter, les protéger, créer les conditions dans lesquelles elles peuvent s'exprimer sans risquer leur liberté ou leur vie , c'est cela, gouverner pour un peuple. Monsieur le Président, ce n'est pas une faiblesse, c'est la marque d'un leadership mature, sûr de lui, qui n'a pas besoin du mensonge pour se maintenir.
Enfin, il y a cette responsabilité que nul ne peut porter à la place du Président : choisir ses conseillers non pour leur loyauté servile, mais pour leur honnêteté courageuse. Un conseiller qui dit toujours oui est un conseiller inutile. Un conseiller qui filtre, oriente et manipule est un conseiller dangereux. Un vrai conseiller est celui qui, au risque de déplaire, dit ce qu'il voit, ce qu'il croit, ce que le pays vit réellement et qui le fait par amour de la vérité et du bien commun, non par calcul personnel.
Le Tchad mérite mieux que d'être gouverné au travers de miroirs déformants. Le peuple tchadien patient, résilie, souvent silencieux mais jamais aveugle attend depuis trop longtemps que le palais s'ouvre à sa réalité. Ce n'est pas une révolution qu'il réclame, c'est simplement la vérité. Et un chef qui accepte la vérité, même quand elle est dure, est un chef qui peut encore changer le cours des choses.
Adira Kodneltangar,
Une citoyenne éprise
de la paix .
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